Jour 1 : De Dandong à Pyongyang

Mardi 5 août

À peine arrivés à Beijing depuis le Tibet, me voilà reparti pour 24h de train en direction de Pyongyang, Corée du Nord.

On m’a posé à de nombreuses reprises les questions : « c’est possible d’aller en Corée du Nord ? Ce n’est pas trop compliqué ? »

Oui, c’est possible – la preuve. Et ce n’est pas compliqué du tout : à condition de n’être ni journaliste ni militaire (apparemment ils vérifient, mais ça semble pas être très efficace), il est possible de réserver un voyage par une agence agréée par le gouvernement. Ce sont elles qui s’occupent des formalités administratives.

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Il est possible de voyager en groupe ou individuellement, mais dans les deux cas il est obligatoire de passer par une agence, dont le trajet est agréé par une émanation du gouvernement coréen appelée KITC (Korea International Traval Company).

Il est possible d’aller dans 8 des 9 régions du pays : seule la province de Jagang, à la frontière avec la Chine, est fermée (je ne sais pas pourquoi ; je pensais que tous les camps de concentration du pays étaient regroupés là, mais en fait non, ils sont situés en plein centre du pays, par discrétion (ce qui n’est pas très efficace à l’heure des satellites)).

Pour ma part, j’ai réservé un circuit de 10 jours avec Young Pioneer Tours, l’agence la moins chère pour y aller. J’en ai eu pour environ 1600€, au départ de Beijing.

Mon visa, que le douanier récupérera à mon départ (j'en ai donc fait une copie à Beijing).

Mon visa, que le douanier récupérera à mon départ (j’en ai donc fait une copie à Beijing).

Nous sommes 36 sur ce circuit, divisés en deux groupes pour ne pas avoir l’impression d’être une horde de touristes (et ça marche, on verra rarement le 2e groupe lors des visites. Il y a à chaque fois un décalage de 30 à 60 minutes entre nos arrivées).

Nous avons d’abord rendez-vous à Beijing pour rencontrer nos guides occidentaux – pour ma part, ça sera Rowan – récupérer nos visas et billets, et nous entendre rappeler quelques consignes. En gros : ne pas faire les cons, être poli (cela consiste notamment à ne pas dire « Corée du Nord », mais plutôt « Corée » ou « République populaire démocratique de Corée ») et ne pas prendre de photos là où on nous dit de ne pas en prendre.

Une quinzaine d’entre nous entre en train dans le pays ; les autres prennent l’avion. Les Américains, en particulier, n’ont pas le droit de prendre le train.

Après le voyage de Beijing à Dandong, nous arrivons vers 7h le mardi dans cette ville à la frontière sino-coréenne. C’est ici que se trouve le « pont de l’amitié » entre les deux pays, ainsi que le pont bombardé par les Américains. On y trouve aussi une des dernières statues monumentales de Mao.

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De l’autre côté, c’est la Corée !

C’est amusant la forme que peut prendre la propagande : lorsqu’on regarde la Corée d’ici, on voit une grande roue et un complexe aquatique.

Après avoir passé l’immigration chinoise, nous roulons sur quelques centaines de mètres, passons le pont de l’amitié et arrivons en Corée. Changement d’ambiance, on voit nos premiers uniformes du séjour !

On reste là plus d’une heure, le temps que les Coréens vérifient nos passeports, nos visas et nos bagages. Sur ce dernier point, c’est très rapide : ils font ouvrir deux trois sacs au hasard et regardent à peine dedans. Nous devons déclarer tous les produits électroniques que nous possédons (téléphones, appareils photos, ordis, etc.) ainsi que les livres.

Moment particulièrement drôle quand le douanier se saisit de l’enceinte Bluetooth d’un des gars du groupe et lui demande ce que c’est. N’arrivant pas vraiment à expliquer le concept de Bluetooth en coréen, il a simplement lancé un bon vieux rock ! Le garde est parti et revenu avec son propre portable pour mettre sa musique, mais n’a pas réussi (pas sûr que les portables nord-coréens aient le bluetooth).

Première vision de la Corée du Nord : une femme qui pleure sur un manège abandonné. Ca commence bien.

Première vision de la Corée du Nord : une femme qui pleure sur un manège abandonné. Ca commence bien.

Vers 13h, nous partons enfin. Étrange traversée de la Corée, on a l’impression d’être dans un train voyageant à travers le passé : pas de routes goudronnées, des petits villages dépassant à peine des champs de maïs, des vélos et des charrettes, des tenues des années 1950… Rien ici n’a atteint le 21ème siècle.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERAImpossible de ne pas remarquer les mosaïques omniprésentes dans les champs et les villages, ici pour exalter les paysans avec des slogans, là pour représenter le bonheur socialiste, jeunesse heureuse et champs dorés de blé. Là aussi, un poing coréen écrasant une batterie de missiles américains…

OLYMPUS DIGITAL CAMERALe plus étonnant dans tout ça est le maïs. Partout. Entre les maisons, sur les bords des voies, sur les talus… Pas un espace n’est pas cultivé.

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Autre observation : jamais je n’avais vu vaches et chèvres si maigres… Le train est d’ailleurs un excellent moyen de voir « la vraie vie » des campagnards, la misère et le sous-développement du pays.

Ce trajet est surréaliste, j’ai l’impression de vivre en live de vieux films asiatiques, avec des scènes pittoresques et des gens vaquant à leurs occupations. C’est si loin de ma vie quotidienne…

Beaucoup répondent à nos saluts, c’est adorable.

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OLYMPUS DIGITAL CAMERAÀ ce stade, beaucoup d’entre nous en sont encore au stade : « j’ai du mal à croire que je suis en Corée du Nord ». C’est tellement surréaliste… Et rare ! Il n’y a ici qu’environ 2.000 touristes occidentaux par an et 20.000 visiteurs chinois.

Nous voyons à un moment apparaître à l’horizon une massive structure triangulaire… Le fameux hôtel Ryugyong, dont la construction a débuté en 1987 et n’a jamais été terminée. Il aurait dû accueillir 3.000 chambres, ce qui étant donné le nombre de touristes qui visitent le pays, aurait été un peu surdimensionné.

Sa construction a coûté 2% du PIB du pays et a été interrompue en 1992 faute d’électricité et de nourriture pour les habitants. La carcasse de béton a finalement été recouverte de fenêtres en 2008. Officiellement, « les travaux continuent » voire « sont terminés » selon les périodes (une ouverture a été annoncée pour 2012, puis 2013). En vérité, des ingénieurs occidentaux ont visité les lieux et sont partis les jambes à leur cou de peur que tout s’effondre.

OLYMPUS DIGITAL CAMERANous arrivons à Pyongyang vers 18h, avec 25 minutes de retard sur l’horaire prévu (mais on s’en fiche, on aurait pu avoir 5 heures de retard qu’on aurait trouvé ça cool ; d’ailleurs, personne ne regrette d’avoir pris le train plutôt que l’avion, au contraire).

Nous sommes accueillis à la gare par M. Pak et Mme Pang, qui seront nos guides. Un autre M. Pak sera notre chauffeur de car (ce qui fait donc « two Pak », et oui, ils ont entendu parler de Tupac). Mme Pang est très jolie, mais je crois que Rowan est sur le coup. Et de toute façon, j’ai maintenant la fille rencontrée à Lhassa.

 

La gare de Pyongyang.

La gare de Pyongyang.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il y a des voitures à Pyongyang. Peu, c’est vrai, mais il y a quand même un léger trafic.

Du peu que l’on voit de la ville, ça a l’air particulièrement moche… Béton style stalinien.

En quelques minutes, nous arrivons à notre hôtel, le fameux Yanggakdo. Les lecteurs de l’excellent Pyongyang de Guy Delisle le connaissent déjà puisque c’est là qu’a logé le dessinateur. Ça me fait bizarre de le voir en vrai, j’ai l’impression de déjà le connaître…

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Derrière le hall surdimensionné s’élèvent 47 étages, dont seulement quelques-uns sont occupés. La chambre que je partage avec Vu (nous sommes deux par deux car le supplément chambre individuelle était de 40€ par nuit) est au 28e étage et sent légèrement le renfermé quand on entre. Elle a l’air confortable, genre 3 étoiles un peu défraîchi.

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On a une vue plongeante sur la tour du Juche et une vue de biais sur l’œil de Sauron (l’hôtel triangle), cool.

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Je prends une douche vite-fait et décide de porter pour la soirée mon tshirt « Young Pioneer Tours », acheté au moment du départ à un mec de l’agence.

Dans le hall, alors que tout le monde le trouve « cool, tu l’as eu où ? », une nord-coréenne (j’apprendrai peu après qu’il s’agit de la guide de l’autre groupe) me dit qu’elle le trouve « offensant » et que je ne devrais pas le mettre. À ce moment, quelqu’un m’a pris en photo et ma tête résume bien le gros « What the fuck?! » qui m’a traversé l’esprit.

En fait, elle est offensée parce que le t-shirt représente seulement la moitié de la Corée (la moitié nord, donc) et que le drapeau a été découpé pour prendre la forme de la carte.

Oula, c’est à ce point.

En montant me changer, je tombe sur Rowan, qui me dit de ne pas changer de t-shirt.
– Si si, ça me dérange pas.
– Non, ne te change pas, il n’est pas offensant.
– Ptête pas mais je vais éviter de me fâcher avec des Coréens dès le premier jour.

Quand je redescend (avec un t-shirt de l’excellent groupe de folk pyrénéen Stille Volk), je vois la guide coréenne offensée en grande discussion avec Mme Pang (qui vient me demander à quoi ressemblait ce fameux t-shirt), Rowan et Chris (qui me dira plus tard : « dire que j’ai failli mettre le même ! »). Je dois donc remonter le chercher, afin qu’il soit envoyé à un big boss de KITC. Incident diplomatique, déjà ?

Au restaurant N°1 de l’hôtel, où nous mangeons (et ce n’est pas terrible), la Coréenne vient me voir en me disant qu’elle espère que je ne suis pas fâché, car je suis séduisant et il ne faudrait pas que ma colère se voit sur mon visage ?!?!?! Euh, what?!

« Non, je ne suis pas fâché, c’est ton pays hein, t’es plus au courant que moi de ce qu’il faut porter ou pas », répondis-je. Mais heureusement que c’est pas toi ma guide car t’aurais pas eu ton cadeau, pensé-je.

Après le repas, je descend au sous-sol explorer les possibilités d’amusement de l’hôtel. Une salle de ping-pong, une de billard, une allée de bowling, une salle de karaoké (j’entre, massacre Hey Jude et ressort) et un centre de soins corporels.

Après 3 jours de train, j’en ai bien besoin : je m’offre un massage d’une heure. La masseuse, à qui j’ai demandé un massage « moyen » (niveau violence), me trouve « séduisant » elle aussi (ou alors, c’est une salutation classique en Corée du Nord ; ou bien – plus probable – un léger flirt juste pour avoir un pourboire), mais ça ne l’empêche pas de me casser en deux.

Pyongyang by night.

Pyongyang by night.

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