Jour 3 à Pyongyang : Palais du Soleil Kumsusan, musée de la Guerre de Corée, Palais des écoliers

Jeudi 7 août

On débute la journée par le monument le plus important pour les nord-Coréens : Kumsusan, le Palais du Soleil. C’était le palais de Kim Il Sung jusqu’à sa mort en 1994. C’est ensuite devenu un mémorial où son corps a été embaumé. Son fils Kim Jong Il l’a rejoint en 2011.

C’est aujourd’hui un endroit sacré, où les Coréens se rendent au moins une fois par an.

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C’est là-bas, au fond.

On n’y rentre pas n’importe comment : tenue correcte exigée, poches totalement vides. Après avoir attendu dehors et bien sué dans nos costumes-chemises, nous entrons dans une annexe du palais, pour un contrôle de sécurité. Les appareils photos restent à la consigne.

Après 12 minutes de tapis roulant (c’est interminable ces choses-là quand on ne peut pas marcher), nous arrivons enfin dans le palais. Nous devons marcher en rang, quatre par quatre. L’ambiance est pesante : j’ai l’impression que si quelqu’un dit un mot, il sera exécuté sur place.

Le palais est superbe, décoré de marbre du sol au plafond.

On doit d’abord saluer deux statues des leaders, avant de passer sous des ventilateurs qui enlèvent la poussière de nos vêtements. Puis nous pénétrons dans la première chambre, qui abrite le corps de Kim Il Sung. C’est le premier mort que je vois. Du coup, je me fais cette réflexion, mais ça ne me fait ni chaud ni froid.

Quatre par quatre, nous le saluons trois fois : une fois devant le cercueil de verre, une droite à sa gauche et à sa droite.

La salle suivante regroupe les centaines de médailles qu’il a reçues, de Corée et d’ailleurs. Je m’attendais à trouver une Légion d’honneur, vu qu’elle est distribuée à n’importe qui, mais non. Il y a par contre des médailles du Sénat, du ministère des Anciens combattants et de plusieurs associations et villes françaises. Je repère la « médaille d’honneur de la ville de Montreuil » remise à Kim Il Sung « en hommage à son action pour la paix et pour la réunification de la Corée ». J’en parlerai à mon maire.

Pour Kim Jong Il, mort en 2011, c’est pareil : en rang, trois saluts, salle des médailles.

Nous arrivons après dans la salle des lamentations, où sont accrochés deux portraits géants des Kim. La personne qui nous la présente a tellement de sanglots dans la voix lorsqu’elle nous parle que :
1 – je me mords fortement les joues de l’intérieur pour m’empêcher de rire
2 – je tente de m’imaginer ailleurs. Du coup, je n’ai rien entendu de ce qu’elle a dit.

Vous vous souvenez des reportages complètement dingues qu’on a pu voir à la mort de Kim Jong Il ? Eh bien là, c’est pareil. Huit heures par jour. La pauvre.

La visite continue avec les voitures, le yacht et le train utilisés par les deux chers leaders. Kim 2 est d’ailleurs mort dans le train qu’on nous montre. Rien a bougé depuis, je peux donc vous dire qu’il travaillait sur un MacBook Pro.

On sort ensuite du palais faire quelques photos dans le parc devant. On y voit de nombreux Coréens : les hommes ont tous des chemises ou vestes mal taillées et beaucoup trop grandes pour eux ; les femmes sont en robe traditionnelle de leur région (sauf celles de Pyongyang, qui sont en tailleur).

Salut, c'est nous (et nous ne sommes pas vraiment dans l'état d'esprit adéquat au yeux des Coréens).

Salut, c’est nous (et nous ne sommes pas vraiment dans l’état d’esprit adéquat au yeux des Coréens).

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Sous un soleil de plomb, nous roulons vers les bustes de bronze du cimetière des martyrs de la révolution. Il a été construit en 1975 pour honorer les proches de Kim Il Sung ayant oeuvré à la libération du pays, contre les Japonais.

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117 héros (dont 40 femmes) sont honorés ici, sur l’un des plus haut point de la région de Pyongyang. Leurs bustes sont tournés vers la ville.

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Sur les pierres : date de naissance, date à laquelle ils ont embrassé la révolution, date d’arrivée dans l’armée révolutionnaire, date de décès.

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Kim Jong-suk, la « mère » de la Corée.

Kim Jong-Suk, la femme de Kim Il Sung et mère de Kim Jong Il, qui était une fine gâchette, repose ici. On doit aussi la saluer. D’ailleurs, en arrivant au cimetière, nous avions aussi salué les martyrs.

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Le déjeuner est excellent : après pleins d’entrées (en fait, j’ai cru que le repas était terminé juste avant qu’on nous serve le plat principal), un riz mélangé à des légumes et une sauce légèrement piquante. Aucune idée de comment ça s’appelle. Binbom ?

Je vois mon voisin regarder son téléphone. « Alors, quoi de neuf sur Facebook ? » « Hein? Oh, quel idiot je fais, j’y suis allé automatiquement. » Addict.

Lui n'a pas Facebook, ni Twitter. Ni Internet.

Lui n’a pas Facebook, ni Twitter. Ni Internet.

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Grosse visite de l’après-midi : le Musée de la guerre de Corée.

Un peu d’histoire : elle a eu lieu de juin 1950 à juillet 1953, entre la Corée du sud soutenue par les Nations unies et la Corée du nord, soutenue par la Chine et l’URSS. La péninsule coréenne avait été divisée en 1945 au niveau du 38e parallèle, entre les USA et les Soviétiques (un peu comme l’Allemagne, par chez nous). Après quelques tensions, les USA ont décidé d’attaquer le nord histoire d’en finir avec la dictature naissante des Kim.

Ces drôles de dames vont vous expliquer le poids de la guerre.

Ces drôles de dames vont vous expliquer le poids de la guerre.

Devant le musée se trouve le monument de la libération, inauguré en 1993. On y voit un ensemble de statues, encadrées par deux rangées d’armes : celles utilisées par les révolutionnaires et celles capturées aux impérialistes US. Ils en rajoutent au fur et à mesure qu’ils capturent des appareils espions. L’exemplaire le plus récent est un sous-marin sans pilote capturé en 2004.

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La pièce maîtresse du musée est l’USS Pueblo, un navire américain capturé en 1968. « Qu’a-t-il de particulier ? », nous demande la soldate/guide. Je réponds : « C’est le seul navire américain encore retenu… » « dans un autre pays », finit-elle avec une fierté non dissimulée.

Elle nous fait ensuite le récit détaillé de la capture par seulement sept Coréens de ce navire espion, qui comptait 83 hommes à bord, dont six officiers. Après avoir obtenu des excuses officielles des États-Unis, la RPDC a relâché les marins. « Mais on a gardé le bateau, car c’est notre trophée », glousse la soldate.

L'USS Pueblo.

L’USS Pueblo.

Devant le musée se dresse la statue de la victoire. Un mastodonte de 27 mètres de haut, posé sur un piédestal de sept mètres. Ils sont vraiment forts pour faire des statues, ces Coréens.

Le bâtiment principal en lui-même a ouvert en juillet 2013, après seulement un an de chantier. Le lieu est spectaculaire et s’ouvre sur un escalier monumental en haut duquel trône une statue de Kim Il Sung.

La muséographie est excellente (mais tout en coréen) et laisse voir de très nombreux objets et des dioramas très réussis.

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On nous projette d’abord un film de propagande sur les responsables de la guerre de Corée (spoiler : c’est les ploutocrates impérialistes US) dont les ficelles sont tellement grosses que ça en devient presque drôle.

Ensuite, visite du musée avec notre guide, avec glorification de soldats responsables de faits d’armes, et grosses contorsions, où une déculottée est vue comme une « superbe stratégie de retraite du grand leader ».

Observation intéressante : la guide nous explique que la guerre a débuté en septembre 1950, qu’arrivée a la fin de l’année, l’armée populaire avait libéré 90% du pays avant d’organiser sa retraite. Puis en 1953, l’armistice a été signé. Entretemps ? Mystère…

(Entre temps, les Américains ont rameuté plein de soldats, ont bouté le cul des Coréens jusqu’à l’extrême nord du pays. Les Chinois ont alors envoyé 2 millions de « volontaires » qui ont repoussé les Américains jusqu’au 38e parallèle. Après 800.000 morts chinois, autant de coréens et 2 millions de morts civils, tout le monde s’est dit qu’il valait mieux se mettre à une table et négocier)

On finit la visite par un diorama qui fait la fierté du musée. C’est joli, mais bon…

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Depuis la cour du musée, on voit bien l'oeil de Sauron.

Depuis la cour du musée, on voit bien l’oeil de Sauron.

Un peu de douceur après ces morts, martyrs et soldats : le Palais des écoliers Mangyondae. Les palais des écoliers sont des endroits où les enfants viennent prendre des leçons d’art, en tant qu’activité extra-scolaire. Le Mangyondae est le plus grand de ces centres.

Cette photo me fait penser aux films d'anticipation des années 1960. C'est flippant.

Cette photo me fait penser aux films d’anticipation des années 1960. C’est flippant.

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Nous sommes accueillis par une petite fille qui nous rappelle que cet endroit a été construit par Kim Il Sung en 1980, après qu’il a déclaré que les enfants sont les rois du pays.

L’école est divisée en club : le piano, le synthétiseur, la calligraphie, la broderie… Ainsi que des clubs de sport. Notre jeune guide est membre du club d’élocution.

Nous visitons les lieux avec pas mal d’autres touristes, en passant de salles en salles. Au début, je trouvais ça sympa : on a pu voir des enfants faire de la calligraphie sans les déranger, une petite fille qui faisait de la broderie m’a fait coucou quand j’ai passé la tête par la porte de sa classe…

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Mais arrivé dans les salles de musique, c’est devenu super dérangeant. J’avais l’impression de ne plus avoir d’enfants devant moi, mais des bêtes de foire, voire des petits robots. Le pire étant la salle d’accordéon, où ils étaient tous exactement en rythme, avec le même sourire, les mêmes mouvements. J’en suis sorti vraiment mal à l’aise.

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Pareil pour le spectacle que l’école nous a donné ensuite. Il est vraiment excellent, trop excellent. Ce n’était pas un spectacle d’écoliers, et encore moins d’enfants qui pratiquent leur art en dehors de leurs heures de cours. C’était un vrai show de professionnels. Ça ne devrait pas l’être.

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C’est étonnant que le premier malaise que je ressente en Corée soit ici, non ? Cela vient sûrement du fait que tout est fait pour qu’on se sente bien et que le pays nous paraisse à peu près normal.

J’en discutais avec d’autres gens du groupe cet aprèm, l’une a dit : « je suis sûre que si on demandait leur avis à tous ceux qui sont là, beaucoup diraient « ce n’est pas si mal, la Corée du Nord » ». J’avoue l’avoir moi-même pensé par moment, alors que je connais l’existence des camps de concentration dans le pays et que j’ai lu des témoignages d’évadés du pays (notamment le livre de Dorian Malovic, que j’avais rencontré à La Croix).

Enfin, je ferai sans doute un bilan global à la fin du séjour. Pour l’instant, continuons notre journée.

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Il est maintenant 18h30, et nous avons deux bonnes heures de route vers Kaesong, en bordure de la zone démilitarisée entre les deux Corée.

Nous empruntons « l’autoroute de la réunification », sans doute l’autoroute la moins fréquentée du monde. En deux heures, les autres véhicules croisés se comptent sur les doigts des mains. On s’arrête voir le coucher de soleil sur une aire de repos dont je n’arrive pas à dire si elle est abandonnée, ou si c’est juste qu’elle ne voit passer personne.

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Pour passer le temps, on chante au micro du bus. Ramon, un Néerlandais, a eu une putain de bonne idée pour impressionner les Coréens et être au centre de toutes leurs attentions : il a appris par cœur une trentaine de chansons populaires, ainsi que l’hymne national. Il nous en chante une, puis l’hymne en duo avec Mlle Pang (voir la vidéo en dessous), avant que Rowan prenne le relais et me passe le micro. Bizarrement, ils n’ont pas insisté pour que je chante une deuxième chanson.

On arrive à Kaesong vers 21h. Nous logeons au Folklore Hôtel, un vieil établissement traditionnel comme je les adore : portes en papier, futon sur le sol, petite terrasse en bois… Comme au Japon.

Nous dînons sur place, assis en tailleur autour d’une table basse, servis par de jolies serveuses en tenue traditionnelles. L’une d’elle s’est installée dans un coin de la salle pour nous cuire d’excellentes galettes de pommes de terre.

[Amis protecteurs des animaux, ne lisez pas ce qui suit]

Le met le plus original du jour est… une soupe de viande de chien. C’est plutôt bon, ça ressemble à du lapin. Michael, un Canadien, demande à la jolie Mlle Pang s’ils ont des élevages de chiens. « Non, on les prend dans la rue, quelqu’un n’a sans doute pas retrouvé son chien ce soir », répond-elle en riant. Je ne sais pas si elle blaguait ou non…

Sur ces entrefaites, je me couche assez tôt. Demain, le réveil le sera aussi, tôt. Et la journée à nouveau chargée. Mais punaise, ce voyage est toujours aussi intéressant.

Ma chambre est là-dedans.

Ma chambre est là-dedans.

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Kaesong by night.

Kaesong by night.

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